Hydra

ESPACE
Quelques grillons entament déjà la lente mais sûre érosion de cette matinée du 8 juillet qui, sous le poids d’un été aux arides promesses, marque un nouveau départ.
Je suis prêt. L’expérience ne m’a pas épargné quelques dilemmes de dernière minute dans le choix de mon matériel. Marcher d’abord, pagayer ensuite et puis longtemps sûrement. Manger, dormir. Tout est là. Et comme à chaque départ, pour mes épaules, de cet instant comme unique souvenir : la pesanteur.
Je disparais dans le bois.
Sur le papier c’est simple. Dérouler encore un peu de ce fil qui serpente et se contorsionne depuis la source. Doubs, Saône, Rhône. Et tout au bout, la mer. Avec elle, l’espoir d’une ligne ininterrompue aux seules forces humaines et du vent, depuis chez moi, en Suisse, jusqu’au Canada.
Dans le sillage de cet épilogue imaginé alors que je tentais de m’extirper des Antilles pour atteindre Miami : un héritage, une succession d’aventures.
Compostelle, Fisterra.
La marche du soleil vers ce bout de monde, face à l’océan Atlantique.
Et aux pieds des falaises une évidence, un nouveau rendez-vous.
Poursuivre mon chemin vers l’ouest.
Argo - Traverser l’océan à la voile ;
Sagitta - D’un océan à l’autre, traverser les États-Unis d’est en ouest ;
Orion - Par-delà les crêtes du Pacifique, atteindre le Canada, à pied.
Puiser dans un intarissable chagrin la force de transformer mes pensées en mouvement. Accueillir l’idée de la mort pour y entrevoir la vie.
Lui redonner un peu de sens aussi.
Et guérir, peut-être.
Là était l’essentiel.
Et à présent ? Si tout ne s’arrêtait pas là ? Et si, à travers Hydra, je pouvais encore goûter un peu de cette substance ?
Avoir rendez-vous avec son silence pour écouter battre le monde. Sortir de ses tumultes. Plonger dans le sauvage et se frayer un chemin en dehors de notre temps. Vivre l’instant et ne laisser qu’à l’avenir l’élan pour avancer. S’aventurer pour se donner une direction. La destination comme le prétexte d’un chemin qui, de lui-même, finit par se matérialiser de l’intérieur, bien au-delà des lieux qui constellent son parcours. Les étoiles que l’on laisse derrière soi sont bien mieux dans le ciel que sur une carte.
Où les chemins nous mènent-ils ?
- Quelque part. Intimement.
- Un lieu qui certainement m’a toujours fait grandir.
Là est aujourd’hui l’essentiel alors que je donne à mes premiers coups de pagaie un air d’impatience.
Mais subrepticement, cette sensation qui, de la même manière que ma tentative de l’an passé, s’immisce à nouveau en moi comme un présage dont on ne souhaite pas entendre l’écho.
Mais ô que notre esprit est ingénieux à trouver des prétextes à sa raison. Les tentacules du quotidien, l’hypersollicitation, la fatigue ou un peu de lassitude peut-être. Le mauvais moment en somme. Oui, c’est ce que je me suis dit. Ce n’était pas le bon moment.
Sous les éclaboussures hilares des enfants qui s’ébattent sur la digue, aux portes de Saint-Ursanne, je franchis officiellement le point le plus à l’est de mon parcours. Le Clos du Doubs. Un virage à cent quatre-vingts degrés pour enfin filer plein ouest. Après deux jours seulement, c’est déjà le Doubs « sauvage » qui peu à peu s’évanouit.
Le bruit de l’eau s’organise en de plus en plus fréquentes retenues. Barrages, escaliers, écluses. Le mouvement laisse place à l’immobilité. Les intrépides veines d’eau qui taillaient des éclats de lumière, frémissantes de vie, défilent à présent en rangs bien serrés vers d’inexorables et immobiles pensées.
Seul le vent qui parfois fouette violemment mes pagaies anime encore leur surface.
Les eaux sont classées en deux catégories.
Celles qui courent et celles qui dorment.
Et aujourd’hui, peut-être une troisième.
Celles qui meurent.
Presque quarante kilomètres sous une verticale et accablante chaleur. Lorsque la frondaison le permet, je longe les berges comme des façades, et m’offre parfois un sillon de fraîcheur.
Je slalome entre des îlots de mousses tièdes qui se forment à la surface. Opaques nuances de vert en autant d’exécrables et subtiles effluves.
La soirée commence à s’installer, sans moi.
Mais sur la rive, enfin, c’est sur un mirage que je finis par planter ma tente.
Et au loin, alors que je cherche le sommeil, résisteront jusqu’à tard dans la nuit, les lancinantes harmonies guinguettes d’un bal du 14 juillet.
Jusqu’à la nausée.
Elle oppose mes hésitations en duels jusqu’à ce que d’intenses vomissements, vers quatre heures du matin, finissent par remporter la partie. Je n’avais pas choisi la musique, mais c’est moi qui paie les musiciens.
Au petit matin, je suis vidé et ma faim est partie sans moi. Seuls de coûteux efforts parviennent à me remettre en route. Je patauge quelques kilomètres dans une eau chaude et visqueuse jusqu’au prochain village. La transition kayak-marche qui me prend habituellement une petite trentaine de minutes s’éternise à l’ombre de gazons desséchés, au bord d’une nationale. Chaque geste finit par s’étrangler dans l’épaisseur de l’air. Je rejoins enfin le centre de Colombier-Fontaine. Quelques boissons fraîches et sucrées à l’ombre de la devanture d’une supérette ne me redonneront pas le regain d’énergie espéré. Tout comme la fontaine de la mairie dont la volonté a fini par céder face aux sournois assauts d’infatigables algues.
En fin d’après-midi, c’est presque en titubant que je parviens à atteindre la petite chambre que j’ai trouvée dans le bled d’à côté. Un peu plus d’une heure de marche sous un soleil aux allures d’éternité. Quarante degrés tout de même sur l’horloge de la place !
Je vomis à l’odeur d’oignons frits sortis innocemment de mon sac et m’effondre sur le lit.
La nuit unit parfois ce qui s’oppose. Les décisions travaillent souvent en notre absence. Dans cet espace qu’a fait naître mon silence, une toute petite voix. L’esquisse d’un chemin. D’abord. Comme une idée qui s’affranchit des tumultes et se gonfle d’évidence. Ensuite. Comme s’il suffisait simplement d’étreindre son écho pour réaliser.
Pour traverser des moments aussi difficiles que celui-ci, un projet doit porter un sens suffisamment fort pour pousser au dépassement. L’espace que je cherchais autrefois à combler n’a plus besoin de distance pour comprendre. Il n’est plus une raison suffisante pour avancer, presque à tout prix. Comme pour presque fuir. Il ne reste peut-être plus que l’objectif d’achever un itinéraire tracé sur une carte. Et certainement plus assez de réjouissance et de plaisir projetés dans le reste de ce parcours pour justifier les efforts et les souffrances que cette aventure exige.
J’aurais aimé danser sous le Pont d’Avignon.
Et retrouver la mer. Aussi.
Mais c’est bien ici que se termine cette aventure.
Pour la première fois depuis quelques années, j’accepte de laisser un ancien moi s’en aller et considère l’espace qu’il m’a offert comme un horizon de possibles. Enfin.
Mais qui sait ?
De cette nouvelle sensation.
Comme un espace fertile qu’il n’appartient aujourd’hui qu’à moi d’entrevoir.
De tous ces kilomètres autour du monde, dont subsiste encore le bonheur que seul l’ailleurs dans toute son immensité peut offrir.
Un nuage d’idées.
Et peut-être aussi.
Quelques nouvelles étoiles à prendre sous mon aile.
Élans en sommeil au firmament de ma Constellation.
© 2026 Benoît Bérard — Tous droits réservés.
Texte original intégralement rédigé sans recours à l'intelligence artificielle.

Cher Benoît,
dans quel monde vivons-nous pour qu’il te faille préciser que ton texte n’a pas eu recours à l’IA! Personne n’en douterait d’ailleurs, puisque tu as un style bien à toi, fleuri, précis et poétique à la fois!
Deux sentiments après t’avoir lu.: la tristesse d’abord, que des eaux mourantes t’aient quasi empoisonné. Que tu aies découvert des cloaques à la place des eaux vives attendues. Mais le sentiment le plus fort, c’est une grande admiration pour ta clairvoyance, ta décision d’arrêter le voyage au moment où il ne te procurait plus que des déceptions et des désagréments,. Tu as compris que ton chemin intérieur peut continuer sans que tu t’infliges des souffrances sans intérêt aucun, si ce n’est…